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« L’étreinte du serpent » : expérience esthétique et exigence éthique

image étreinte du serpent

Latina-eco publie ici l’analyse, par deux chercheurs français spécialistes de l’Amazonie et des populations amérindiennes (l’un géographe, l’autre ethnologue), du film « L’étreinte du serpent », réalisé par le Colombien Ciro Guerra et sorti sur les écrans français le 23 décembre 2015.

 

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

 

 

Par François-Michel Le Tourneau,  Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) et Bruce Albert,  Institut de recherche pour le développement (IRD)

Au regard de la fascination qu’elle exerce sur l’imaginaire occidental, la filmographie de fiction sur l’Amazonie est plutôt pauvre. L’omniprésence écrasante de la forêt passe mal à l’écran et l’univers des peuples amérindiens, d’une complexité si distante de nos références culturelles, constitue un défi insurmontable pour le format de la plupart des productions. De La Forêt d’émeraudes de John Boorman, au plus récent Xingu de Cao Hamburger, en passant par quelques autres, les tentatives dans ce domaine n’échappent jamais, à des doses diverses, aux clichés exotisants.

Une plongée en noir et blanc

Le film de Ciro Guerra, qui annonce tout à la fois une plongée en forêt amazonienne et une rencontre historique avec ses habitants, déjoue nombre de ces pièges avec créativité. Il se fonde, en premier lieu, sur un audacieux mais astucieux parti-pris esthétique : le noir et blanc. Comme tous les apprentis cinéastes le savent, se passer de la couleur implique de maîtriser parfaitement l’art de la lumière. Le film s’avère particulièrement talentueux dans ce registre et offre un rendu de la forêt tropicale des plus réussis.

Tous ceux qui connaissent l’Amazonie savent que rares sont les moments où domine la luxuriance des couleurs. La vision y est le plus souvent prise entre le marron laiteux des eaux, le vert bronze de la végétation enchevêtrée et la pâleur cendrée des cimes où la canopée se fond avec le ciel. A midi, sur les pirogues, le miroitement intense du soleil aveugle. Vers quatre heures de l’après-midi, le fléchissement de la lumière au cœur de la forêt annonce déjà le soir. Toutes ces perceptions sont magnifiquement restituées par la photographie du film et servies par une prise de son remarquable.

« El abrazo de la serpiente ».
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Œuvre résolument fictionnelle, L’étreinte du serpent combine des références familières aux spécialistes de l’Amazonie (les cruautés du boom du caoutchouc, l’emprise des missions catholiques, les débordements millénaristes, les savants voyageurs, comme l’ethnologue Koch Grünberg, le naturaliste Von Martius ou l’ethnobotaniste Evans Schultes).

Pour autant, le film évite toute lourdeur démonstrative et pourrait être tout autant apprécié sans ces éléments. Sa trame narrative, centrée sur les tribulations de deux personnages, amérindien et voyageur blanc, n’évoque qu’indirectement la double peine qu’ont encourue la plupart des ethnies de la région depuis plus de cinq siècles : celles qui ont eu la chance de survivre aux mauvais traitements et aux maladies sont le plus souvent assiégées aujourd’hui par des intérêts économiques puissants et menacées de déstructuration culturelle.

Un chamane passeur

Que penser de la représentation des Amérindiens un peu trop stylisée que propose le film par le biais de son personnage principal (malgré de remarquables dialogues en langues indigènes) ? Ici aussi, beaucoup d’habileté. La construction du scénario selon deux époques aux récits entremêlés permet de contrebalancer l’hiératisme un peu trop farouche de cet Apollon chamane par le contrechamp de son avatar plus âgé et beaucoup moins héroïque. Reste que, sur ce plan, le metteur en scène aurait sans doute gagné à aller un peu plus loin. Rien de plus lointain de l’ethos enjoué des Amérindiens que les longs voyages à visage fermé.

« El abrazo de la serpiente ».
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Pour autant, le film est juste dans la volonté de ce personnage de transmettre quelque chose de son univers à son visiteur blanc, quelque chose qui va au-delà de son existence propre et qui est un message à l’adresse du peuple dont celui-ci est l’ambassadeur involontaire ; peuple lointain et tellement puissant, mais en même temps si ignorant des mondes autres, humains et non humains qui l’entourent. La plupart de ceux que les ethnologues nommaient autrefois leurs « informateurs » ont pris à leur charge cette éducation de leurs visiteurs aux seules fins d’une telle volonté de diplomatie interethnique. La reconnaissance de cet effort oriente une part croissante de l’ethnologie amazoniste contemporaine, dans laquelle de nombreux chercheurs s’efforcent de devenir les interprètes et les porte-voix de leurs interlocuteurs. On pardonnera donc au metteur en scène de n’avoir pas résisté à la tentation de faire passer ce message par le biais des hallucinogènes, réalité, certes, des cultures amazoniennes, mais trop souvent caricaturées par la fascination européenne pour les drogues exotiques.

« El abrazo de la serpiente ».

Écouter les peuples amérindiens

Ce message du film, pour autant qu’il faille en chercher un dans une œuvre qui offre avant tout une expérience esthétique, n’est sans doute pas à dédaigner : à l’ère de l’Anthropocène, il est plus que jamais nécessaire d’écouter ce que les peuples amérindiens ont à dire sur nous – vorace « Peuple de la marchandise ». Heureusement, et malgré des situations encore trop souvent dramatiques, le début du XXIe siècle nous offre un peu d’espoir. Les peuples amérindiens contemporains ne s’évaporent pas comme le chamane Karamakate. Ils se transforment, s’adaptent et le plus souvent tentent de demeurer fidèles à ce qui fait leur singularité. Ils sont donc loin d’avoir dit leur dernier mot.

François-Michel Le Tourneau et Bruce Albert The Conversation